" Y a trop d'artistes !"
Colloque et manifestation le 30 Septembre à Marseille
Les Rencontres Place Publique, dont la vocation est de révéler le travail de réflexion d'intellectuels et d'artistes sur la situation de l'art aujourd'hui, ont suivi avec intérêt l'action menée par le collectif d'artistes bruxellois "Manifestement" qui défilait le 22 janvier dernier dans le quartier Saint-Gilles à Bruxelles avec pour mot d'ordre « Y a trop d’artistes ! ».
Les Rencontres Place Publique souhaite amplifier et développer cette action dans le cadre d'une rencontre qui réunira Françoise Benhamou (économiste, conseillère auprès du ministre de la culture en 1989 et 1990), Stephen Wright (critique d'art), Laurent d'Ursel (artiste), Nathalie Heinich (sociologue) et Patrice Maniglier (philosophe).
Cette rencontre sera précédée d'un défilé dans les rues de Marseille qui reprendra le mot d'ordre "Y a trop d'artistes".
Nous souhaitons que cette manifestation se présente comme un forum de réflexion ouvert à plusieurs champs de la pensée et souhaitons
également recueillir les réactions des professionnels et du public.
En espérant vous compter parmi nous.
Jacques Serrano
Directeur des Rencontres Place Publique
Informations / contact presse : Aurélie Berthaut 04 91 90 08 55 / 06 75 80 80 16
Informations pratiques sur le déroulement de la journée du 30 Septembre:
- A 15H00 le collectif Manifestement invite les artistes et les professionnels de l’art à venir le rejoindre devant le Centre de la Vieille Charité pour défiler sur le mot d'ordre "Y a trop d'artistes".
Parcours de la manifestation: de la Charité à la République.
- A 17H00 Les Rencontres Place Publique propose une rencontre sur le thème "Y a trop d'artistes" qui se tiendra au "Pelle-Mêle", célèbre club de jazz marseillais (8 place aux huiles 13001 Marseille).
Réservations conseillées au 04 91 90 08 55 ou par mail
rencontresplacepublique@yahoo.fr
Présentations des interventions
Françoise Benhamou, économiste
Trop d’écrivains, trop de comédiens, trop d’artistes ?
Pour une économiste, le « trop » n’est pas affaire de nombre, mais bien plutôt de diffusion et de distribution. Derrière le « trop », se dessine la stratégie de prolifération des biens, menée par les producteurs de biens culturels qui doivent affronter une incertitude radicale. Ces producteurs, sous couvert de diversité, menacent la variété et la qualité par leur propension à produire de la surabondance : les créations, les biens ou les services, une fois produits, édités, mis en scène, sont de plus en plus mal distribués et diffusés, et l’information manque au « consommateur » ou à l’amateur, le plus souvent désorientés.
Cette situation pèse sur les conditions d’existence et de travail des artistes, sommés de créer dans un univers qui semble ouvert, mais devenu en réalité de plus en plus concurrentiel.
Françoise Benhamou
Patrice Maniglier, philosophe
« « Il y a trop d’artistes ». Il s’agit d’une protestation bien sûr, dont l’ombre prend la forme d’une prescription : « Ne pourriez-vous faire autre chose ? ». Il y a assurément bien des manières, plus ou moins polies, plus ou moins cordiales, de le dire. Mais on peut supposer entre ces manières au moins un grand partage. Dans les unes, on suggère plus ou moins implicitement aux artistes de devenir coiffeur, designer, chef de bureau, programmeur, bref de se trouver un honnête métier. Dans les autres, au contraire, on ne préjuge pas de l’existence et du bien-fondé des autres cases, et, si on demande aux artistes de faire autre chose, ce n’est pas parce qu’on veut qu’ils se redirigent vers d’autres « métiers », d’autres statuts déjà donnés. On fait part seulement d’une lassitude, d’une usure, d’un débordement, d’un vertige, d’une nausée, d’une noyade devant la prolifération numérique des serviteurs de l’Art. On n’a rien contre l’Art pour des raisons pensées, des motifs argumentés, une grille historique bien articulée, un Grand Récit ou même un petit : juste on en a un peu marre, on trouve que ça dure un peu trop, c’est comme un film qu’on a compris ou une blague trop insistante : « ça va, on a compris », a-t-on envie de dire… On aimerait finalement que les artistes cessent de faire les artistes, qu’ils inventent autre chose. On trouve une sorte de répétition accablante dans leur personnage et dans leur posture. Bref notre « trop d’artistes » est esthétique… Et il vrai que ces affaires de nombre, de trop ou de pas assez, sont aussi des affaires de goût... Mais il est vrai qu’une telle position ne peut pas l’être trop (esthétique) au risque de devenir esthétisante. Dès lors, il apparaît que la vraie question est de savoir si on peut croiser ces deux interrogations et poser le problème suivant : la réflexion sur les conditions sociales et économiques de l’art – qui, par vocation, traitent leur objet, quel qu’il soit, en masse – peut-elle être une source de créativité nouvelle, l’invention d’un statut, d’un éthos, d’un personnage, qui ne serait plus l’artiste ? L’artiste peut-il trouver dans l’expérience de son être un de plus, ou dans l’écho du encore un ! qui l’accueille, une source de renouvellement qui passerait par une réinvention véritable de soi ?
Telles sont les questions qu’on aimerait aborder ici ».
Patrice Maniglier
Nathalie Heinich, sociologue
»Beaucoup d'artistes sont aujourd'hui au RMI, ou ne survivent que grâce à diverses aides sociales et subventions. Faut-il voir dans cette paupérisation l'effet d'une dégradation du statut? Sans doute pas, si l'on remarque que les effectifs de la Maison des Artistes ont quasiment triplé en une génération, en raison d'un prestige accru de ce statut ainsi que d'une tendance à la professionnalisation de l'activité - phénomène déjà amorcé au XIX° siècle.
Alors:Y a-t-il trop d’artistes ?
Quelques éléments de recadrage sociologiques devraient aider à clarifier le débat ».
Nathalie Heinich
Stephen Wright, critique d’art
"Pourquoi y a-t-il toujours trop d'artistes ? Cette surabondance s'explique avant tout par le phénomène d'incertitude qui accompagne nécessairement l'activité créative : les critères de réussite artistique ne pouvant se définir a priori, le capitalisme créatif laisse proliférer une réserve de créativité artistique disponible -- un bassin des travailleurs de l'immatériel, dont la productivité est captée stratégiquement à des fins d'accumulation. Ce "trop d'artistes" se définit donc par rapport aux moyens financiers disponibles : ce qui manque n'est pas le volume d'activité expérimentale mais le volume financier effectif. Puisqu'on ne peut jamais savoir, ni réellement prévoir, les véritables sources de l'inventivité, les artistes - ces professionnels de la transformation de l'implicite en explicite (puisque c'est dans cet intervalle qu'a lieu l'activité artistique) - sont en permanence maintenus, à leur insu sinon à leur corps défendant, en surnombre. S'il y a "trop d'artistes" pour les raisons évoquées, il y a bien plus qu'on ne croit -- des légions d'artistes visuels mais invisibles, leur coefficient de visibilité artistique étant trop affaibli pour qu'ils apparaissent sur les écrans de radar du monde de l'art institutionnel. Ces artistes "espions", dont le nombre ne cesse de croître, sacrifient leur index dans l'économie réputionnelle à une plus grande capacité à nuire à l'ordre sémiotique. C'est le revers de la medaille de cette réserve de compétences artistiques, maintenue en état de disponibilité par le capitalisme créatif.
Donc il y a le "trop d'artistes" visibles, et le "trop d'artistes" invisibles.
Stephen Wright
Laurent d’Ursel, artiste
« Y a trop d’artistes ! » est un constat partagé par beaucoup, à l’intérieur comme à l’extérieur du milieu artistique, et il n’est pas étranger à la nature de l’art tel qu’il se pratique aujourd’hui, tant politiquement que socialement, notamment du fait de l’interventionnisme étatique galopant.
Mais ce constat est le plus souvent proféré sous le manteau, l’effet de l’alcool ou le couvert de l’anonymat. En effet, résolument controversé, il ne peut, par la force des choses énoncées, faire l’unanimité. Il a en revanche le mérite d’ouvrir un débat, où la forme (une manifestation d’artistes) importe autant que le fond (l’exclamation : « Y a trop d’artistes ! »).
Pour ne prêter le flanc à aucune récupération, surtout « bien intentionnée », pour ne donner lieu qu’à des malentendus passionnants, des contradictions insurmontables, des paradoxes prometteurs, une incompréhension poétique, bref, pour n’être suspecte de rien d’autre qu’elle-même, la profération du constat se devait d’émaner officiellement d’artistes déclarés ou prétendus tels. Mais « tout le monde est artiste » de nos jours…
Laurent d’Ursel
Les Rencontres Place Publique
Direction Jacques Serrano
10 rue du refuge 13002 Marseille
04 91 90 08 55 / 04 91 91 90 41
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